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Les pigments de couleur illuminent votre palette

pigments de couleur

L’inspiration artistique naît aussi de la matière elle-même. Derrière chaque couleur se cachent des minéraux broyés, des végétaux, des matières animales ou des composés synthétiques dont l’histoire accompagne celle de la peinture depuis la Préhistoire. Mais pigment, teinture et colorant ne désignent pas exactement la même chose. C’est cette histoire des couleurs que j’ai voulu explorer ici.

Note d’actualisation — août 2026 : cet article publié en 2019 conserve une découverte personnelle de l’histoire des couleurs. Les passages consacrés aux pigments préhistoriques, au bleu égyptien, au brun de momie, à l’indigo, à la cochenille et à la distinction entre pigment et teinture ont été vérifiés et précisés.

L’origine des pigments de couleur

À la Préhistoire

À la Préhistoire, les artistes exploitent surtout des matières minérales présentes dans leur environnement. Les ocres, riches en oxydes de fer, fournissent des jaunes, des rouges et des bruns ; des matières carbonées et certains composés de manganèse donnent des noirs. Le Metropolitan Museum of Art rappelle ainsi que les pigments utilisés à Lascaux provenaient de minéraux disponibles localement.

Ces poudres étaient préparées puis appliquées sur la roche selon différents procédés. Certaines couleurs étaient étalées directement, d’autres soufflées sur la paroi. Ce qui me fascine surtout, c’est que des matières très simples ont produit des images capables de traverser des millénaires.

Peinture rupestre réalisée avec des pigments minéraux
Peinture préhistorique

Dans l’Égypte antique

Dans l’Égypte antique, la couleur occupait une place majeure dans les décors, les objets et les pratiques funéraires. Les peintres utilisaient notamment des blancs, noirs, rouges, jaunes, bruns, verts et bleus obtenus à partir de matières minérales ou de préparations fabriquées.

Le cas du bleu égyptien est particulièrement remarquable : il est considéré comme le premier pigment synthétique connu. Du sable, de la chaux, un composé alcalin et une matière contenant du cuivre étaient chauffés ensemble, puis le matériau bleu obtenu était broyé pour devenir pigment. Pour le vert, les Égyptiens utilisaient notamment la malachite ou des frittes vertes, selon les périodes et les usages.

Peinture murale de l’Égypte antique
Fresque égyptienne

Pigments et colorants aujourd’hui

Aujourd’hui, pigments naturels et pigments synthétiques coexistent. Leur origine ne suffit pas à déterminer leur qualité, leur stabilité ou leur innocuité : certaines matières naturelles historiques sont toxiques, tandis que de nombreux pigments synthétiques modernes offrent une excellente permanence.

La fête de Holi en Inde illustre bien cette question. Les poudres colorées, appelées gulal, ont historiquement été préparées à partir de différentes matières végétales ou minérales. Des analyses ont toutefois montré que certaines poudres commerciales mal contrôlées peuvent contenir des substances indésirables. La prudence porte donc davantage sur la composition réelle du produit que sur une opposition automatique entre « naturel » et « synthétique ».

Cette diversité m’a justement donné envie de comprendre d’où viennent les matières colorantes et comment elles deviennent pigments ou teintures.

D’où viennent les pigments naturels ?

Cette question m’est revenue en lisant un article de Beaux Arts consacré à Intérieur de cuisine de Martin Drölling. Derrière les bruns chaleureux de cette scène se cache une histoire pour le moins déroutante : celle du « brun de momie ».

Le brun de momie a réellement existé. Ce pigment brun a été fabriqué à partir de matières provenant de momies égyptiennes et a circulé en Europe pendant plusieurs siècles, avant de disparaître progressivement des catalogues de marchands de couleurs au XXe siècle.

Momie égyptienne évoquant l’histoire du brun de momie
Momie égyptienne

En revanche, il faut distinguer l’existence documentée du pigment de son identification dans une œuvre précise. Son emploi dans Intérieur de cuisine est souvent avancé, et Delacroix est connu pour avoir utilisé du brun de momie dans sa palette, mais l’affirmation selon laquelle La Liberté guidant le peuple en contiendrait reste une hypothèse plutôt qu’une certitude analytique.

Les matières colorantes naturelles peuvent être d’origine minérale, végétale ou animale. Les matières végétales et animales ont souvent servi de teintures ; certaines pouvaient ensuite être transformées en pigments insolubles, notamment sous forme de pigments-laques. Cette distinction est essentielle pour comprendre les exemples qui suivent.

Les colorants d’origine végétale

Les plantes tinctoriales fournissent surtout des matières colorantes utilisées comme teintures, parfois transformées ensuite en pigments-laques. L’indigotier fournit le bleu indigo ; d’autres végétaux donnent des jaunes, rouges ou bruns selon les espèces et les procédés. Cette richesse des couleurs végétales reste fascinante à observer, y compris lors d’une promenade au parc de la Tête d’Or.

L’indigo : du végétal au bleu

L’indigo est un exemple particulièrement intéressant parce que les feuilles de l’indigotier ne contiennent pas directement une poudre bleue prête à l’emploi. Elles renferment des précurseurs qui, après plusieurs étapes de préparation, donnent une forme soluble du colorant. Au contact de l’oxygène, celle-ci s’oxyde et devient progressivement le bleu indigo insoluble que l’on connaît.

Ce passage du végétal vert à un bleu intense explique pourquoi l’indigo a autant marqué l’histoire des teintures. Il montre aussi à quel point la frontière entre colorant soluble et pigment insoluble dépend parfois du procédé utilisé.

Indigotier utilisé pour produire le colorant indigo
L’indigotier pour la fabrication de pigment bleu naturel

Les colorants d’origine animale

Les animaux ont eux aussi fourni des matières colorantes historiques. Certaines ont servi à fabriquer des rouges très recherchés, d’autres des encres ou des teintures. Ces usages rappellent que l’histoire des couleurs est aussi celle des matières disponibles et des pratiques de chaque époque.

Cochenille et carmin

La cochenille américaine produit le carmin, un rouge puissant extrait d’un petit insecte élevé notamment sur les cactus. Après la conquête espagnole du Mexique, ce colorant arrive massivement en Europe au XVIe siècle et devient une matière très recherchée. Avant cela, d’autres insectes tinctoriaux, comme le kermès, étaient déjà employés autour du bassin méditerranéen.

Le carmin issu de cochenilles reste aujourd’hui utilisé dans certains aliments et produits cosmétiques. Dans l’alimentation européenne, il apparaît sous la désignation E120. Cela ne signifie évidemment pas que tous les produits rouges ou tous les rouges à lèvres contiennent de la cochenille.

Produit cosmétique rouge illustrant l’usage du carmin
Rouge à lèvre et pigment rouge issue de la cochenille

Le sépia et l’encre de seiche

La seiche possède une poche d’encre riche en mélanine, utilisée comme mécanisme de défense. Cette matière a également donné naissance au sépia, une encre brun rougeâtre employée pendant des siècles pour le dessin et l’écriture. Nous sommes donc davantage ici dans l’histoire des encres et des colorants que dans celle d’un pigment noir minéral.

Les pigments d’origine minérale

Les pigments minéraux sont obtenus à partir de terres, roches ou minéraux broyés. Leur insolubilité dans le milieu n’est pas un défaut : c’est précisément ce qui caractérise un pigment. Il reste dispersé dans un liant au lieu de se dissoudre comme une teinture.

La malachite et le vert

La malachite, minéral riche en cuivre, a longtemps fourni un pigment vert après broyage. Elle était déjà utilisée dans l’Antiquité, notamment en Égypte. Sa couleur montre parfaitement comment une matière minérale peut devenir, presque directement, la source d’une teinte picturale.

Malachite utilisée comme pigment vert
La malachite sert à la fabrication du pigment vert naturel

Quelle différence entre pigment et teinture ?

Un pigment est une matière colorée insoluble, généralement broyée finement puis dispersée dans un liant. Selon le type de peinture, ce liant peut être une huile, une gomme, une résine acrylique ou une autre substance capable de maintenir les particules et de les faire adhérer au support.

Une teinture fonctionne autrement : le colorant est généralement soluble et pénètre ou se fixe au matériau à colorer. La célèbre pourpre de Tyr obtenue à partir de mollusques marins de la famille des murex appartient ainsi davantage à l’histoire des teintures textiles qu’à celle des pigments picturaux.

La frontière n’est pourtant pas toujours aussi simple. Un colorant végétal ou animal peut être fixé sur une matière insoluble pour former un pigment-laque. L’indigo offre lui aussi un cas intéressant puisqu’il passe par une forme soluble au cours de sa préparation avant de retrouver sa forme bleue insoluble par oxydation.

Les couleurs naturelles, un patrimoine toujours vivant

Redécouvrir les matières colorantes naturelles ne signifie pas qu’elles soient automatiquement plus saines ou plus écologiques. L’histoire de la peinture compte aussi des pigments naturels à base de plomb, de mercure ou d’arsenic. À l’inverse, certains pigments synthétiques modernes sont appréciés pour leur stabilité et leur permanence.

Ce patrimoine reste néanmoins passionnant. À Lauris, dans le Vaucluse, le Jardin municipal conservatoire des plantes tinctoriales rassemble plusieurs centaines de variétés traditionnellement utilisées pour produire des colorants destinés à la teinture, à la peinture, à l’encre, à l’alimentation ou à la cosmétique. Une belle manière de préserver et transmettre ce savoir-faire.

Ce que l’histoire des pigments nous apprend

Plus je me suis intéressée aux pigments de couleur, plus j’ai compris qu’une nuance raconte souvent bien davantage qu’une simple histoire de teinte. Sa matière première, sa transformation, le liant qui l’accompagne et les usages que les artistes en ont faits appartiennent pleinement à l’histoire de l’art.

Des ocres préhistoriques au bleu égyptien, de l’indigo au carmin ou à la malachite, chaque couleur possède son propre parcours. Et lorsque je regarde désormais une peinture, je ne vois plus seulement la couleur obtenue : je me demande aussi de quoi elle est faite et comment elle est arrivée jusque sur la toile.

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