En ce début d’année 2019, Le Monde de Steve McCurry s’imposait comme l’une des expositions photographiques majeures à Lyon. Présentée à La Sucrière, elle nous transportait dans son propre univers artistique à travers plus de 200 photographies grand format. Portrait et impressions d’un artiste révélé mondialement au milieu des années 1980.
Note d’actualisation — août 2026 : cet article conserve le récit d’une visite réalisée à La Sucrière en 2019. Les informations sur Steve McCurry, Sharbat Gula, l’exposition lyonnaise et la question du post-traitement ont été vérifiées et actualisées.
Sommaire de l’article
Le Monde de Steve McCurry à La Sucrière en 2019
RDV à La Sucrière, Lyon 2 – Confluence
Cette exposition prenait place à La Sucrière, bâtiment industriel des années 1930 situé au cœur de Lyon Confluence. Ancien entrepôt de sucre, le site a été entièrement rénové en 2011. Depuis 2012, son deuxième étage accueille des expositions artistiques et culturelles, dans un décor qui conserve la mémoire industrielle du lieu.
Le succès de Steve McCurry
J’ai découvert l’ouverture de cette exposition grâce à un ami. Au détour d’une conversation, il me racontait ce qu’il allait faire ce week-end avec sa famille. Pour illustrer l’exposition, il m’a montré la photographie de Sharbat Gula, devenue mondialement célèbre sous le nom d’Afghan Girl. Steve McCurry l’a photographiée en décembre 1984 dans un camp de réfugiés au Pakistan ; son portrait a ensuite fait la couverture du National Geographic en juin 1985. Dix-sept ans plus tard, McCurry la retrouve et la photographie de nouveau. Le récit de ces retrouvailles est raconté dans A Life Revealed, publié en 2002.
J’avais donc hâte de découvrir cette photographie en grand format. Je connaissais déjà plusieurs images de Steve McCurry avant la visite, ce qui renforçait encore mon envie de parcourir l’exposition.

Une exposition monumentale, une visite mouvementée
Le Monde de Steve McCurry : une organisation perfectible
Arrivée sur place avec mes amis, nous attendons pas moins de 40 minutes afin d’accéder aux salles prévues pour l’exposition. Vu qu’il s’agit du premier weekend d’ouverture, il y a foule ! Seulement beaucoup de bémols animent cette exposition. Malgré des agents de sécurité fluidifiant la foule en laissant passer au compte-goutte, celle-ci s’amasse jusque dehors. Plus tard, nous prendrons également un bain de foule dans les deux salles, où les œuvres étaient difficilement accessibles.
Le gros point négatif étant qu’il nous fût impossible de prendre nos places en avance sur le site officiel de l’exposition. Visiblement, il n’est pas fait pour supporter plusieurs dizaines d’utilisateurs commandant leurs places simultanément… C’est fou ! Presque arrivés à l’entrée des escaliers qui nous mèneront à la billetterie, une employée avertit les visiteurs. « Vous pouvez prendre vos billets en ligne, vous passerez en coupe-file ! Cela fonctionne très bien ! » Tout le monde autour de nous s’est donc jeté sur son smartphone pour accéder au Graal. Mauvaise surprise à ceux qui ont choisi cette option ! Cela rame à fond, cela bloque… Trop de connexions en même temps et le site rend l’âme.

L’attente : une douceur si exquise
Trêve de plaisanterie. Après avoir pris notre mal en patience, nous arrivons enfin à nous dégager de cette foule en furie qui trépigne pour nous voir offrir des audio-guides. Gros plus de cette exposition car c’est Steve McCurry en personne qui s’exprime dans nos petits écouteurs. Bien entendu, la VF reprend le dessus et nous entendons les petites anecdotes du photographe dans notre langue maternelle. Une bonne partie des photos grand format nous est ainsi expliquée. Cela permet d’en savoir plus sur le contexte où ont été prises ces photos. Nous comprenons mieux l’attente du photographe pour certaines, ou l’instantané pour d’autres.
On y apprend ainsi que la photo de l’enfant qui vole à moitié dans la ruelle a par exemple été prise après attente de plusieurs heures sur deux jours. Steve McCurry ne pouvait partir sans l’avoir et a donc attendu que quelqu’un passe dans cette ruelle. Pourquoi ? Tout simplement pour faire ressortir l’éclat de ces mains rouges plaquées contre les murs. Pour nous montrer la couleur empreinte (sans jeu de mot !) sur ces murs, sur ce jeune garçon. Il aurait tout à fait pu faire la photographie sans, mais cela n’aurait pas donné pareil !
Ces anecdotes nous permettent vraiment de rentrer dans la peau du photographe. De voir au travers de ses yeux, de son capteur d’appareil photographique, la vie dans le Monde.

Photographier la condition humaine
De l’art informatif ou du voyeurisme ?
Hélas, au travers de cet objectif, nous voyons beaucoup de misère. Cette exposition de Steve McCurry nous montre l’envers du décor que beaucoup de personnes ne réalisent pas. Certains lieux sont très souvent nommés comme idylliques, et pourtant, ces photos nous montrent le contraire.
À la fin des années 1970, Steve McCurry voyage en Inde puis rejoint le Pakistan. Il y rencontre des réfugiés afghans qui l’aident à franchir clandestinement la frontière, alors que l’invasion soviétique ferme progressivement le pays aux journalistes occidentaux. Il ressort d’Afghanistan avec ses pellicules cousues dans ses vêtements. Son site officiel rappelle que ces images comptent parmi les premières à montrer au public international la brutalité du conflit. Ce travail appartient aux débuts de sa carrière de photojournaliste.
Cependant, et à plusieurs reprises, devant ces belles photos, nous pouvons être gênés. Comment ne pas se sentir « petit » face à la misère qui nous entoure ? Ou encore, comment ne pas ressentir une forme de voyeurisme en payant pour regarder ces œuvres ? Les images de conflits et de catastrophes documentent des réalités que beaucoup de spectateurs ne verront jamais directement. Mais cette fonction documentaire n’efface pas la question du regard. Où s’arrête le témoignage et où commence le voyeurisme ?
Steve McCurry a également photographié les conséquences de la guerre du Golfe, notamment les champs pétrolifères du Koweït incendiés lors du retrait des forces irakiennes en 1991. Ces images montrent à la fois les traces du conflit et l’ampleur de la catastrophe environnementale.

Steve McCurry raconte des histoires peu communes
Il raconte une histoire à travers chaque photographie. Une véritable poésie. L’intensité se lit au travers de ses photos. L’émotion se lit dans cette prunelle et tous ces yeux qui ont l’air de vous fixer vous font sentir petit. L’image de cet homme avec l’eau jusqu’aux épaules portant une machine à coudre me restera en mémoire. Il vient de tout perdre au travers d’une inondation. Et pourtant, il sourit. Il sourit car il a sauvé son outil de travail. Cette toute petite machine à coudre toute rouillée.
Et dans l’extrait audio que j’ai pu entendre, grâce à cette photo qui a parcouru le monde en étant éditée dans la revue du National Geographic, le fabricant l’a retrouvé. Il a retrouvé cet homme et lui en a offerte une meilleure. Comme quoi, sans cette photo de Steve McCurry, cet homme aurait probablement eu moins de « chance » ! L’image de la condition humaine nous est montrée dans sa plus grande nudité.

Steve McCurry nous indique d’ailleurs de lui-même, dans l’audioguide concernant l’une de ses photos, que « le voyage compte plus que la destination ». En effet, ses plus belles photos ont été faites alors qu’il allait sur le lieu de la photographie qu’il devait faire. Il s’arrêtait souvent prendre des portraits, et ceux-ci étaient bien plus impressionnants que la finalité prévue. Parfois, en taxi, des gens venaient à lui, alors qu’il était arrêté à un feu rouge.
L’une de ces fois, une femme et son enfant s’est approché pour lui demander de l’argent. Il a alors sorti son appareil photo et l’a prise. Elle était sous la pluie, lui confortablement installé dans son taxi. Le contraste entre les possédants et les plus démunis, comme il le dit le plus tristement, est très fort pendant ces moments-là. Et avant même qu’il puisse sortir de l’argent pour cette femme, le taxi a redémarré en trombe…
Photojournalisme, récit visuel et post-traitement
Post-traitement ? Telle est la question !
À la fin de cette exposition, je me suis quand même posé plusieurs questions. Jusqu’où va le photographe pour obtenir un cliché, et jusqu’où peut-il ensuite retravailler l’image ? Les couleurs très intenses de certaines photographies de Steve McCurry invitaient déjà à se demander quelle place occupait le post-traitement dans son travail.
Cette question avait pris une dimension particulière en 2016. Plusieurs photographies de McCurry avaient alors été repérées dans des versions comportant non seulement des ajustements de couleur, mais aussi la suppression ou la modification d’éléments de l’image. Interrogé par TIME, le photographe expliquait se définir désormais comme un visual storyteller, un conteur visuel, plutôt que comme un photojournaliste. Il rappelait aussi que sa carrière avait évolué depuis ses années de reportage dans les zones de conflit.
Toutes les retouches ne se valent donc pas. Corriger l’exposition, la balance des blancs ou la colorimétrie relève d’un traitement courant de l’image ; supprimer ou déplacer un élément modifie davantage le réel représenté. C’est cette frontière qui m’intéresse ici : à partir de quel moment une photographie documentaire devient-elle une interprétation visuelle ?
Ce que je retiens de l’exposition
Dans les yeux de Steve McCurry
Cette exposition lyonnaise vous prend aux tripes et j’ai eu plusieurs fois les larmes aux yeux. Même sans audioguide car certaines photos ne sont pas commentées (c’est bien dommage, car nous aurions aimé en savoir plus pur certaines !). Ce Monde de Steve McCurry vous transporte hors de votre petite vie toute calme pour vous montrer la réalité. Dure certes, mais celle qui existe dans des pays en guerre ou plus pauvres que la France. Et cette vision qu’a Steve McCurry de regarder droit dans les yeux, la personne qu’il prend en photo vous émeut. Elle est là. Elle a existé et vit dans l’oeuvre de ce photographe.
Repères sur l’exposition lyonnaise de 2019
- Lieu : La Sucrière, 49-50 quai Rambaud, 69002 Lyon.
- Première période : du 6 février au 26 mai 2019.
- Réouverture exceptionnelle : du 5 juin au 21 juillet 2019.
- Format : plus de 200 photographies grand format réunies dans une rétrospective conçue par Biba Giacchetti.